ENTRETIENS

Entretien avec Anca Damian

Rédigée par Benshi


Cédric Lépine, rédacteur pour Benshi, nous fait part de ses échanges avec Anca Damian, la réalisatrice du film coup de cœur de Benshi de ce début d'année, L'Extraordinaire Voyage de Marona ! A découvrir au cinéma à partir du 8 janvier 2020.


Cédric Lépine :
Pourquoi avoir choisi un chien pour raconter votre histoire ?

Anca Damian : D'habitude, je suis toujours inspirée par la réalité : tous mes sujets ont leurs racines dans quelque chose que je vois et que je vis. Cette histoire est elle aussi inspirée d'un fait réel : une chienne qui me suivait dans la rue. Je l'ai d'abord placée dans différentes familles qui l’ont accueillie pour un temps limité. Ce qui m'a beaucoup inspiré c'est de voir cette chienne avoir de l'empathie à l'égard des différentes familles qui l'accueillaient, et de constater l’influence et l’impact qu’elle avait sur ces dernières, même lors de son court passage. L'animal devient alors le miroir de ce que sont les humains. Ainsi, dans le film, au moment où débute la relation entre Istvan et Marona, l'implication d'Istvan dans le chantier de construction évoque par la même occasion la construction de leur relation. En outre, le langage non verbal de la chienne est riche dans sa compréhension de l'instant présent. La voix off est parfois en décalage avec l'action, pour illustrer le décalage qu'il y a entre nos pensées et nos paroles.
Pour moi, les films sont une manière de changer le monde. Il m’était alors essentiel de partager avec les enfants les valeurs de l'empathie dont la société se préoccupe très peu.

C. L. : La chienne représente aussi l'innocence.
A. D. : Les chiens sont comme des enfants qui ne grandissent pas. On dit que si les chiens ne vivent en moyenne pas plus de 14 ans, c'est qu'ils accèdent très vite à la bonté alors que les êtres humains doivent travailler beaucoup sur eux-mêmes pour l'acquérir. Sachant que la vie d’un chien est courte, le rapport au temps dans le film devenait dès lors particulier. Au fil des familles dans lesquelles elle est accueillie, la chienne traverse différentes époques : les années 1950 avec l'acrobate, les années 1980 avec Istvan et le présent avec Solange. On a ainsi l'impression que la chienne traverse un siècle de l’histoire humaine. Cependant, cela constitue un niveau de lecture subliminal dont je laisse la libre interprétation à chacun.

C. L. : En outre, les trois histoires représentent les différentes étapes d'une vie : la créativité de la jeunesse, les compromis de la vie de couple, la complexité de la vie en famille avec plusieurs générations dans le même foyer...
A. D. : Les trois chapitres représentent et traversent l'enfance, l'adolescence et la maturité de chacun. Cela prend des formes singulières très fortes. Ainsi, pour Manole, l’énergie est visualisée dans des lignes verticales qui métamorphosent totalement son corps. Istvan, quant à lui, est un grand homme doux qui possède une grande délicatesse dans l'expression de sa bouche et de ses mains. J'ai voulu représenter des personnages surprenants. C'est aussi ce qui génère l'émotion. J'aime beaucoup l’idée que le film touchera plus longtemps par l'émotion qu’il génère plutôt que par tout aspect purement intellectuel qui pourrait découler de sa construction.

C. L. : Tout comme vos précédents films, celui-ci est une fiction qui documente la réalité sociale, comme pour un documentaire.
A. D. : La Montagne magique (2015) et Le Voyage de Monsieur Crulic (2011) ne sont pas vraiment des documentaires parce que je n'ai pas rencontré les personnes dont je parle et dont j'ai écrit leur voix off puisqu’ils étaient déjà morts. D'habitude, les documentaires animés superposent une animation aux voix réelles des protagonistes. Bien sûr, avant d'écrire mon scénario, je réalise un important travail de documentation pour organiser ensuite la captation du réel afin que le récit s'offre comme une évidence pour le spectateur. C'est ma façon de transmettre ma vision de la réalité.

C. L. : Chaque personnage représente un rapport précis à l'histoire, qu'il s'agisse du grand-père bloqué dans le passé ou de la mère de Solange qui doit élever seule sa fille avec rigueur et dont la liberté se déploie avec ses cheveux.
A. D. : J'ai expliqué aux animateurs que chaque personnage était ambivalent puisque nous sommes ainsi dans la réalité. Chaque personne a en lui quelque chose d'aimable. Même la femme d'Istvan devait traduire son humanité. Elle n'arrive pas à traduire son for intérieur, c'est pourquoi ses yeux sont des trous noirs. Ses bonnes intentions s'arrêtent à sa bouche parce qu'elle change d'avis rapidement. Je n'ai pas voulu que les personnages soient totalement négatifs. Si au début, le grand-père n’apparaît pas sympathique car il refuse d'avoir un animal à la maison, on découvre ensuite ses faiblesses et on commence à l'aimer peu à peu en le comprenant. 

C. L. : En revanche, les personnages les plus négatifs qui incarnent une fonction, qu'il s'agisse de l'entrepreneur de spectacles ou des chasseurs de la fourrière, se distinguent de tous les autres à travers une animation en 3D numérique.
A. D. : Je pense que pour représenter des personnages, la 3D n’est guère jolie. Ainsi, les chasseurs de chiens ont le même aspect que les graphismes des débuts de la modélisation en 3D. Cela faisait donc sens pour moi de les incarner à travers cette texture. Le choix de l'animation me permet de caractériser un personnage dès le premier instant où il apparaît à l'écran. J'ai travaillé avec Brecht Evans le design, et j'ai ensuite fait appel à différents animateurs en confiant à chacun d’eux un personnage précis afin que chacun possède sa propre singularité dans ses expressions. Chaque animateur recevait ainsi le graphisme et le concept de son personnage. 

C. L. : Lorsque vous commencez à imaginer votre film, vous n'envisagez pas l'âge spécifique du public auquel vous vous adressez ?
A. D. : L'objectif est que chacun se retrouve dans le film. Je ne peux pas imaginer et anticiper les désirs du jeune public. Parfois, les réalisateurs qui créent des films spécifiquement pour les enfants projettent leurs idées préconçues et négatives sur les enfants et se sentent obligés de proposer beaucoup de scènes d'action, ou encore des personnages à la psychologie monolithique. Cette démarche concourt à porter un jugement arrêté sur chacun. C'est grave de transmettre ces aprioris au public alors que la réalité est plus riche et complexe : personne n'est jamais exclusivement bon ou mauvais et chacun exprime à la fois ses forces et faiblesses.
Les enfants ont beaucoup moins de préjugés. Lorsque je dis que ce film s'adresse à toute la famille, c'est que je questionne les valeurs transmises. Le chien a pour sagesse de vivre dans le moment présent. Revenir à l'état d'innocence lorsque l'on est adulte, c'est vivre vraiment la vie.

C. L. : Si être réalisatrice de long métrage est un combat, cela l'est-il doublement pour le cinéma d'animation qui trouve notamment encore plus difficilement sa place dans les festivals internationaux ?
A. D. : Je suis entrée dans une école de cinéma à 18 ans pour étudier la direction de la photographie et j'en suis sortie à 22 ans alors que tout le monde me décourageait à faire mon travail : j'ai toujours eu l'habitude de continuer à faire ce que j'aime contrairement à ce que l'on pensait autour de moi. En plus, le contexte social en Roumanie est beaucoup plus machiste qu'en France. Durant les dix dernières années, j'étais la seule réalisatrice de longs métrages en Roumanie et la seule directrice de photographie de films en prises de vue réelles jusque l’an dernier. J'ai appris à faire face au regard négatif autour de moi à l'égard de ma place de femme dans le cinéma.
Je réalise mes longs métrages d'animation avec la liberté du court : je travaille avec une équipe réduite. Comme c’est un système de production atypique, je dois trouver des partenaires qui me suivent aussi en tant que productrice. J'ai fini par assumer le fait d'avoir une organisation atypique à l’instar de mes films qui le sont aussi. Pour cette raison, j'ai déjà refusé à plusieurs reprises de travailler avec des grands studios car ils ne m'offraient pas carte blanche dans mes choix de réalisation. En tant qu'artiste, la cohérence de mon travail et le contact humain sont primordiaux.