ENTRETIENS

Savoir apprivoiser les écrans : entretien avec Serge Tisseron

Rédigée par Benshi

 

Benshi a eu la chance de pouvoir interroger Serge Tisseron, psychiatre spécialiste des écrans. Il a créé les balises 3-6-9-12, qui se basent autour de quatre étapes essentielles de la vie des enfants : l’admission en maternelle, l’entrée au CP, la maîtrise de la lecture et de l’écriture, et le passage en collège. Il propose des repères pour aider les familles dans leur usage et utilisation des écrans.

1.  Dans quelles mesures les écrans sont-ils nocifs pour les enfants ?

Plus les enfants passent de temps devant les écrans et moins ils en ont pour les jeux créatifs, les activités interactives et d'autres expériences cognitives sociales fondamentales. Des compétences telles que le partage, l'appréciation et le respect des autres, qui sont des acquisitions enracinées dans la petite enfance, s’en trouvent menacées. L’adolescent antisocial qui fuit la relation pour se réfugier dans des pratiques d’écran répétitives et stériles est moins coupable d’abus que bien souvent victime d’une immersion trop précoce et trop massive dans les écrans. Ce risque est d’autant plus grand que les écrans proposent des produits aussi attractifs pour notre cerveau que le sont les barres chocolatées et les sodas pour notre palais. Ils détournent les enfants d’apprentissages cognitifs, manuels et relationnels essentiels, avec des conséquences parfois graves, d’autant plus que l’enfant est plus jeune. Pour un enfant de moins de 24 mois, il est impossible de parler de programmes « adaptés ». Seul compte le nombre d’heures passées devant l’écran, qui se fait toujours au détriment d’activités essentielles à cet âge. C’est pourquoi chaque heure passée devant un écran par un enfant de moins de 24 mois lui est volé sur ces acquisitions légitimes, et les conséquences s’en font sentir bien au-delà des premières années. Cinq domaines sont concernés. L’acquisition du langage (non seulement la télévision et les DVD n’accroissent pas la capacité linguistique des enfants qui les regardent, mais ils ralentissent au contraire leurs apprentissages) ; les capacités d’attention et de concentration (la télévision nuit au développement des capacités d’attention et de concentration d’un enfant s’il joue dans une pièce où elle est allumée, et cela même s’il ne la regarde pas) ; les capacités sociales (c’est dans les premières années de la vie que l’enfant apprend à constituer le visage de l’autre comme support de construction émotionnelle partagée, et chaque heure passée devant un écran est perdue pour un échange en face à face avec un adulte ou un autre enfant) ; les risques des écrans sur la vue et le sommeil (la lumière bleue des LED inhibe la sécrétion de mélatonine, hormone clé de l’endormissement, et il en résulte une perturbation des rythmes nycthéméraux qui peuvent entrainer une fatigue, des troubles de l’attention et affecter les résultats scolaires et la vie sociale).

2.  On trouve beaucoup d’articles et de reportages inquiétants sur l’impact des écrans sur la santé des enfants. Le discours médiatique diabolise-t-il trop les écrans ?

Depuis un an, les médias ont beaucoup joué sur le côté alarmiste en donnant un large écho à des propos extrêmes. Mais les alertes dramatisantes n’encouragent pas le débat collectif sur la place des écrans. Bien au contraire, chacun s’y sent plus seul et plus démuni que jamais. Et l’anxiété peut aussi alimenter le déni : on finit par faire comme si le danger n’existait pas parce que nous en protéger et en protéger nos proches nous paraît hors de portée.

Il existe notamment trois domaines où les médias ont joué un rôle largement problématique : la question de « l’addiction aux écrans », la relation supposée entre autisme et écrans, et l’écho donné à un recueil de dessins par un pédiatre autrichien. L’expression « addiction aux écrans », largement utilisée dans les médias, n’existe pas pour la communauté internationale : l’organisation mondiale de la santé (OMS) n’a jamais parlé d’« addiction aux écrans » mais de « gaming disorder », traduit en français sur son site par l’expression : « trouble du jeu vidéo ».  Pour ce qui concerne autisme et écrans, la Haute Autorité de Santé s’est heureusement mobilisée pour dire qu’il n’existe aucun rapport. Enfin, l’opposition faite par le docteur Peter WINTERSTEIN entre les dessins des enfants « regardant beaucoup le télévision » et ceux des enfants « regardant peu la télévision » n’a aucune valeur : personne ne l’a jamais confirmée, et pour un psychiatre, il ne fait aucun doute que les dessins attribués à des enfants « qui regardent beaucoup la télévision » sont les dessins d’enfants présentant des troubles du développement que le bon docteur devait avoir dans sa consultation. Leur consommation télévisuelle, si elle était effectivement excessive, ne pouvait en tout cas pas constituer l’unique facteur expliquant des dessins aussi pauvres et désorganisés.

A 3/6/9/12, nous pensons que l’enjeu pour les parents est d’abord de modifier leur propre comportement : ne pas céder à la tentation d’allumer la télévision pour soi quand on s’ennuie, alors qu’on a un jeune enfant à écouter, et se rendre curieux des jeux de société qui existent aujourd’hui, y compris pour les très jeunes enfants. Nous ne disons pas seulement : « Les écrans sont dangereux pour les enfants », mais : « Nous ne changerons notre rapport aux écrans que tous ensemble ». Par exemple, nous proposons des questionnaires sur les pratiques d’écrans que les enseignants et les parents d’élèves sont invités à dépouiller ensemble et dont les résultats servent de base d’échanges à l’occasion des rencontres que nous organisons. Nous apprenons aussi aux adultes à jouer. Si une nounou qui a la garde de jeunes enfants les met quatre heures par jour devant la télévision, ce n’est pas un lanceur d’alerte qui va la faire changer d’avis. C’est une autre nounou qui a des habitudes différentes et qui lui montre qu’on peut jouer avec les enfants, leur proposer diverses activités, y prendre plaisir et en être gratifié.

Partout où nous intervenons actuellement, nous encourageons les interventions des ludothèques à l’occasion de conférences car la plupart des parents ignorent les formidables jeux collectifs collaboratifs qui existent maintenant pour interagir avec de très jeunes enfants.

3.    Pouvez-vous nous parler de la règle des « 3-6-9-12 » ?

Trois conseils doivent guider les parents soucieux d’un bon environnement éducatif : l’alternance qui consiste à encourager la diversité des activités, avec et sans écrans, en privilégiant la création sur la seule consommation ; l’accompagnement qui implique notamment de parler avec l’enfant de ce qu’il fait et voit sur les écrans ; et enfin l’éducation à l’autorégulation, notamment en nommant les temps d’écran et en encourageant l’enfant à toujours associer ses consommations d’écran à une durée. Évitons aussi de parler d’« addiction ». Le mot répond à une définition médicale précise, réservée à des pathologies particulièrement lourdes. En outre, ces situations extrêmes sont souvent associées à des troubles psychiatriques tels que dépression, anxiété, phobies ou troubles de la personnalité. Parlons plutôt d’usage pathologique des écrans.

Enfin, valorisons les conseils positifs. C’est ce que conseille la campagne des « balises 3-6-9-12 ». Elle est pour cela construite autour de trois principes valables à tout âge : l’alternance des activités, l’accompagnement et l’apprentissage de l’auto-régulation, qui passe d’abord par la capacité d’attendre.

Avant 3 ans : Jouons, parlons, arrêtons la télé

Ne laissons alors jamais un enfant devant un écran, ou dans une pièce où un écran est allumé. Cela n’empêche pas de jouer de temps en temps avec lui en utilisant une appli amusante, mais sur une période courte, en complémentarité avec les jeux traditionnels, et toujours en usage accompagné. Après deux ans, des films courts peuvent également être utilisés, à condition que leur vision soit accompagnée, et que le parent reprenne ensuite le contenu avec l’enfant pour l’expliciter.  

De 3 à 6 ans : limitons les écrans, partageons-les, parlons en famille

Les écrans doivent être dans une pièce commune, et limités à une demi-heure à 3 ans à une heure maximum par jour à 6 ans. Les outils numériques doivent être familiaux. Il est également important de fixer une tranche horaire quotidienne à l’enfant afin de l’habituer à associer les écrans à une durée. Et n’utilisons jamais les outils numériques pendant les repas, pour calmer l’enfant, ou pour le récompenser. Enfin, n’oublions pas d’encourager les activités physiques et toutes les créations manuelles comme le pliage, le découpage, le collage, la cuisine, le bricolage…

De 6 à 9 ans : créons avec les écrans, expliquons-lui Internet

De 6 à 9 ans, c’est l’apprentissage des règles du jeu social. C’est aussi l’âge à partir duquel il commence à exister des outils de création numérique : photographie numérique, Scratch, applis permettant de fabriquer du stop motion… Invitons l’enfant à créer avec les écrans. Commençons aussi à parler avec lui de l’âge où il aura son premier téléphone mobile et fixons des règles familiales qui concernent chacun, et pas seulement les enfants : notamment pas de téléphone mobile pendant les repas pris en commun, et pas dans les chambres la nuit. Achetons à chacun un réveil !

De 9 à 12 ans : apprenons-lui à se protéger et à protéger ses échanges

Encourageons l’enfant à gérer son temps d’écran distractif, qui passe progressivement de 1H à 2H par jour, en l’invitant à noter son temps d’écran et les contenus dans un petit « carnet d’écran ». Parlons aussi avec lui de ce qu’il voit et fait avec les écrans. Et expliquons-lui les 3 règles d’Internet : tout ce qu’on y met peut tomber dans le domaine public, tout ce qu’on y met y restera éternellement, et il ne faut pas forcément croire tout ce que l’on y trouve.

Après 12 ans : Restons disponibles

Plusieurs études indiquent que l’utilisation des réseaux sociaux par les adolescents est plutôt bénéfique : elle augmente le sentiment d’être en lien avec les camarades, réduit la sensation d’isolement et favorise les amitiés existantes. Son usage pathologique correspondrait à une fuite face à une situation réelle vécue comme insurmontable. Dans ces situations, une réduction contrainte du temps d’écran a peu de­ chances de réussir. L’important est de comprendre le problème sous-jacent.

Par précaution, conseillons toutefois aux parents de retarder le plus longtemps possible le moment d’acheter un téléphone mobile à leur enfant, de préférer un appareil aux fonctions limitées – ou au moins avec un forfait limitant au maximum la consommation internet -, et d’installer une application qui limite le temps qu’il peut passer dessus. Conseillons-leur aussi de faire passer la communication avec leurs enfants avant l’utilisation de leur propre téléphone mobile ! En France, en 2017, 26 % de la tranche d’âge des 12 à 14 ans trouvent que leurs parents utilisent trop leur téléphone. Que diraient-ils à l’âge de un ou deux ans s’ils pouvaient parler ? Les règles de bon usage du mobile ne sont efficaces que si les parents donnent le bon exemple. Incitons-les alors à utiliser leurs propres appareils technologiques de manière ciblée, pour des activités précises et non par ennui, et à ne pas manger devant les écrans.

4.    Faut-il interdire les écrans en dessous de 3 ans ?

La proposition « Pas de télévision avant 3 ans » a été relayée dans les carnets de santé qui recommandent de ne pas mettre un jeune enfant dans une pièce où la télévision est allumée. Cela n’empêche pas de jouer avec un bébé en utilisant une appli amusante, ou de regarder un dessin animé avec un enfant de 2 ans, mais c’est sur une période évidemment courte, et toujours en usage accompagné. Une campagne nationale devrait sensibiliser les parents à ces questions. J’ai proposé que les affiches publicitaires des produits numériques portent la mention : « Jouez, bougez, parlez avec votre enfant, l'abus d'écran nuit à son développement » ; que soit inscrit sur les emballages des produits numériques : « Déconseillé aux enfants de moins de 3 ans : Peut nuire au développement psychomoteur et affectif » ; et sur les emballages des smartphones : « Votre bébé a besoin de votre regard : ne laissez pas votre smartphone faire écran entre lui et vous. »

5.    A partir de quel âge un enfant peut-il découvrir une œuvre cinématographique, chez soi et au cinéma ?

À partir de trois ans, l’enfant peut regarder des films de courte durée : au-delà d’un quart d’heure à 20 minutes, son attention se fatigue et il ne voit plus qu’un défilement de formes et de couleurs. C’est pourquoi, à 3/6/9/12, nous conseillons aux parents de préférer une petite collection de DVD ou un service de vidéo à la demande adapté, dans lequel les parent doivent sélectionner le film qu’ils veulent regarder et où les vidéos ne s’enchainent pas automatiquement. Mais il faut surtout encourager chez l’enfant, dès le plus jeune âge, le plaisir de raconter ce qu’il a vu. Car les images bouleversent, et l’être humain n’a jamais inventé d’autres moyens pour prendre de la distance et du recul face à ce qui le bouleverse que d’en parler, et cela quelle que soit l’émotion qui l’a envahi, que ce soit la joie, l’inquiétude ou la peur. L’enfant peut souhaiter regarder plusieurs soirs de suite le même épisode de son héros préféré : exactement comme pour une histoire qu’on pourrait lui raconter, il mémorise l’enchaînement, en comprend les péripéties et, un jour, devient capable de raconter l’épisode.

L’expérience de la salle de cinéma n’est pas si évidente avant l’âge de 6 ans : il fait noir, l’écran est immense, on ne peut pas faire d’arrêt sur images si l’enfant a peur ou s’il ne comprend pas, et de plus, dans une projection classique, il faut se tenir tranquille, ne pas se lever, ne pas parler… Si projection en salle il y a pour des tout-petits, elle doit être adaptée : préparation en amont, lumières tamisées, moment dédié aux plus jeunes où ils peuvent se lever et parler sans gêner les autres spectateurs, formats de films courts, adaptés aux capacités de compréhension à cet âge.

6.    Quels conseils donneriez-vous aux parents qui veulent faire découvrir des films à leurs enfants ?

D’abord, de connaître eux-mêmes ces films. C’est de cette façon-là qu’ils pourront le mieux estimer s’il correspond ou non à la sensibilité de leur enfant. Car tous les enfants sont différents et les parents sont ceux qui les connaissent le mieux. Ensuite, lui résumer rapidement le film, évidemment sans en spoiler le dénouement ! Si l’enfant a un bref schéma narratif à l’esprit, il profitera mieux de chaque anecdote successive du film sans perdre pour autant le fil narratif global.

7.    Que pensez-vous du service Benshi.fr ?

Les parents sont très perdus sur les recommandations d’âge : tel film est-il adapté pour mon enfant ? Puis-je amener mon grand de 7 ans et sa petite sœur de 4 ans dans la même séance ? Y-a-t-il des images ou des thématiques qui pourraient le/la choquer, ou même simplement n’être pas pertinentes compte tenu de là où il/elle en est de sa compréhension du monde ? Les sites, services ou ouvrages qui offrent ce type de conseils sont donc évidemment très utiles. Il est très rassurant de pouvoir trouver une information sur les âges conseillés sur tel ou tel film, car la classification des œuvres cinématographiques en France ne permet pas une fine discrimination entre un film qui sera adapté pour un enfant de 7 ans mais pas pour celui de 4 ans. Les deux sont classés « tous publics », alors comment s’y retrouver ?

Par ailleurs, le cinéma permet de découvrir d’autres regards sur le monde, d’autres identités visuelles, d’autres sons ou musiques. Les parents ont besoin de services qui ouvrent leur regard – et donc par conséquent celui des enfants – sur des films qui se démarquent de la production standardisée de masse. Il y a un plaisir à faire découvrir à son enfant les films qui ont bercé notre propre enfance, et un autre tout aussi important à découvrir avec lui des pépites dont on ignorait l’existence, et qui feront désormais partie de notre histoire commune.

Certains films aujourd’hui, comme les contes, ont une valeur symbolique et donc éducative. Mais ils l’ont plus encore s’ils ne sont pas seulement vus assis, dans une salle de cinéma où les interactions verbales entre humains ne sont pas possibles, mais aussi parlés, racontés, joués… Car les émotions sont canalisées et éduquées dans le langage.