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Des films pour enfants effrayants ? La peur dans le cinéma jeune public

Rédigée par Manon Koken

Manon Koken, rédactrice pour Benshi, vous propose une réflexion sur la peur dans le cinéma pour enfants. Médiatrice culturelle jeune public, elle a travaillé dans plusieurs salles de cinéma (le Studio des Ursulines à Paris, l’Eldorado à Dijon) et développe aujourd’hui des ateliers jeune public pour les écoles et structures culturelles. Également rédactrice pour Benshi et les Editions du maïs soufflé, elle aime partager son amour du cinéma à l’écrit. Amatrice de festivals et de découvertes, elle couvre régulièrement l’actualité du 7ᶱ Art sur son site de critique, Phantasmagory

Avoir peur au cinéma

La peur chez l’enfant

« Avoir les chocottes », « avoir la chair de poule », « avoir froid dans le dos », tant d’expressions pour exprimer une même émotion : la peur. A 18 mois, l’enfant a souvent peur du noir. A 2 ans, ce sont le noir, les créatures imaginaires et les gros méchants (voire le Père Noël) qui prennent le pas. Et à partir de 5 ans, ces peurs se complexifient pour s’ancrer dans des situations particulières du quotidien (école, maison, actualité) : peur du vide, peur des voleurs, peur d’un accident... 

Le célèbre auteur jeunesse Tomi Ungerer (Jean de la Lune, Les Trois Brigands), toujours blagueur, nous dit qu’il « faut traumatiser les enfants, il faut leur faire peur sinon, ils vont tous devenir des experts comptables ».[1] Pour lui, les enfants n’ont pas peur devant la réalité, alors c’est dans l’imaginaire qu’ils puisent la peur et qu’ils apprennent à la combattre. Et même si ses dires portent sur la littérature, ils sont tout aussi vrais pour le cinéma. 

Avoir peur au cinéma, c’est tout à fait normal. Parfois, les images qui font peur ne s'adressent pas à l'enfant. Elles sont destinées à un public plus âgé, qui a appris à mettre de la distance, à séparer réel et fiction. Mais « les images qui font peur » peuvent aussi être créées spécialement pour lui. Car la peur dans les films adaptés au jeune public n’est pas paralysante, elle permet de se construire, de ressentir des émotions nouvelles, de se confronter au monde. Le ou la spectateur·trice s’identifie au personnage et à ce qui se passe à l’écran. Alors si on tombe nez à nez avec des monstres, un Grand Méchant Loup ou encore deux grands yeux jaunes brillant dans la nuit (qui se révèlent être un mignon petit écureuil), il est normal d’avoir peur. Et les images de la peur sont particulièrement fortes et restent vivaces. Enfant, nous ne sommes pas destinés à des films d’horreur comme « ceux pour les grands » mais plutôt à des œuvres qui en reprennent les codes, qui font plus frissonner que hurler d’effroi. Il y en a pour tous les goûts et surtout pour tous les âges !

Typologie des peurs au cinéma

Lieu de naissance des histoires, plongée dans le noir, la salle de cinéma est l’endroit rêvé pour exorciser ses peurs et c’est, en partie, pour cette raison que Princes et Princesses et Les Trois Brigands y prennent place, à la manière de spectateur·rice·s observant le récit en train de se nouer. Peur de se perdre (Un peu perdu, Hélène Ducrocq, 2017), peur de grandir (Charlie et la chocolaterie (Tim Burton, 2005), Peter Pan (Hamilton Luske, Wilfred Jackson, Clyde Geronimi, 1953) et le très beau Wendy (Benh Zeitlin, 2020), peur du noir (Balade sous les étoiles, collectif), peur de perdre un être cher (L’Oiseau et la Baleine (Carol Freeman, 2018), Le Cerf-volant (Martin Smatana, 2019), peur de l’échec (Le Rêve de Sam (Nölwenn Roberts, 2018), Burn out (Cécile Carre, 2017), Merlin l’enchanteur (Wolfgang Reitherman, 1963))... elles sont toutes là. Et une des figures de la peur les plus récurrentes dans les œuvres jeunesse (cinéma, littérature...) est celle du Grand Méchant Loup. La figure du loup est partout, on la retrouve par exemple dans les programmes de courts métrages Loulou et autres loups, Loups tendres et loufoques, ou encore dans les courts métrages Lupin (Hélène Ducrocq, 2020) ou Lapins des neiges (Polina et Elizaveta Manokhina, 2014). Avec lui, c’est la question de l’Autre, de l’inconnu et de la différence que l’on aborde. Il n’empêche que la meilleure manière de contrer la peur du loup est de mieux le connaître avec par exemple les films La Vallée des Loups (2016) et Marche avec les loups (2019) de Jean-Michel Bertrand. 

  


Une peur nouvelle émerge ces dernières années dans de nombreux films : celle de la fin du monde. Tout commence avec Le Roi et l’Oiseau (Paul Grimault, 1980) dont la peur ultime est la disparition de toute liberté. Dans Tito et les oiseaux (Gabriel Bitar, André Catoto Dias, Gustavo Steinberg, 2019), c’est une épidémie de peur qui se répand à tout allure à cause des médias. Dans Mia et le Migou (Jacques-Rémy Girerd, 2008) et Le Garçon et le Monde (Alê Abreu, 2013), les humains, à force de détruire la planète, risquent de mettre fin à leur civilisation. Dans ces trois films, cette crainte de la disparition du monde va de pair avec la peur de l’abandon d’un parent, premier point d’ancrage de l’enfant.

  


Mettre en scène la peur au travers de genres différents : l’horreur, le fantastique et le thriller

« La peur ne peut prendre du sens que si elle est « historisée », qu'elle s'inscrit dans une histoire. C'est quand il n'y a pas de support de narration, de récit pour contenir les affects de l'enfant, que cela peut devenir traumatique », déclare la psychologue Virginie Martin-Lavaud[2]. Il faut donc des histoires et des personnages qui font peur. Et où les trouve-t-on ? Les genres et les formes abondent.

Pour faire peur, le cinéma jeune public s'inspire des films pour adultes pour les parodier. Les films d’horreur pour enfants, ça existe ! Châteaux noirs, maisons anciennes et forêts sombres, pour faire peur au cinéma, l’environnement est important et les événements effrayants le sont tout autant. Dans Flip la grenouille, Flip pénètre dans une maison hantée et se retrouve entraîné dans une danse endiablée avec des squelettes maléfiques. La Famille Addams (Barry Sonnenfeld, 1991) reprend les codes de l’horreur avec son manoir, ses hôtes monstrueux et leurs activités douteuses. Taram et le chaudron magique (Richard Rich, Ted Berman, 1985) avec son château du Seigneur des ténèbres est digne du Seigneur des Anneaux. Et récemment, Zombillénium (Arthur de Pins, 2017) crée un parc d’attractions entièrement dévolu à l’horreur où vampires, squelettes et momies se bousculent pour effrayer les enfants. 

Trois réalisateurs ont d’ailleurs fait leurs preuves dans l’adaptation de l’horreur dans le cinéma jeune public. Tim Burton réussit à chaque nouveau film à recréer un univers gothique à souhait et des personnages torturés que ce soit dans Batman (1989) Edward aux mains d’argent (1990), Les Noces funèbres (2005) ou Frankenweenie (2012). Henry Selick invente une maison labyrinthique dans Coraline (2009) et un village peuplé de monstres d’Halloween dans L’Etrange Noël de Monsieur Jack (1993). Avec Gremlins (1984), Joe Dante invite quant à lui la peur dans le quotidien, loin des habitations lugubres aux monstres dans les placards : le film marque une rupture nette et un basculement dans l'horreur avec l'apparition des Gremlins, version pervertie des Mogwaïs.

  


Il n'est pas aisé de donner une définition claire au genre du fantastique, tant ce dernier est protéiforme. Le fantastique puise généralement son inspiration dans des univers imaginaires. Ainsi, la mythologie est un terreau fertile pour ces films : Le Septième Voyage de Sinbad et son cyclope (Nathan Juran, 1958) en sont un bon exemple ou Jason et les Argonautes (Don Chaffey, 1963) et ses squelettes. Les contes s'avèrent également particulièrement représentés : monstres, sorcières et autres loups y sont nombreux. Ernest et Célestine : Le Grand Méchant Ours (Julien Chheng, Jean-Christophe Roger, 2017) montre l’importance des contes dans l’imaginaire et Un conte peut en cacher un autre (Jakob Schuh, Jan Lachauer, 2016) propose la relecture du Petit Chaperon rouge, de Cendrillon, de Jack et le Haricot magique et de Blanche-Neige et les Sept Nains. Dans Les Contes Merveilleux par Ray Harryhausen (Ray Harryhausen, 2018), le mauvais génie qui tente le roi Midas prend la forme du célèbre vampire Nosferatu. 

Au sein de ces films, l’apparition du monstre constitue souvent le point culminant de la peur. Le personnage - et le spectateur - réagit à la surprise et à la menace. Dans Ernest et Célestine : La Bête du lac (Julien Chheng, Jean-Christophe Roger, 2017), Célestine et Augustin partent à la recherche d’une mystérieuse créature. Sur leur chemin, ils trouvent des traces bien étranges. Le suspense monte et les différents indices participent à une gradation de la peur. Le monstre se fait aussi attendre dans Wallace & Gromit : le mystère du lapin-garou (Nick Park, Steve Box, 2005). Les ruelles sont sombres, l’énorme animal ne cesse d’échapper aux deux compères et seules les traces de ses destructions sont visibles. Avant d'être révélée, souvent dans sa forme la plus terrifiante, la peur est suggérée. Ainsi, sa première réelle apparition se fait dans un vieux grimoire à la lumière de l’orage. La fin du film est d’ailleurs un hommage à King Kong (Merian C. Cooper, Ernest B. Schoedsack, 1933) : une grosse bête réfugiée au sommet d’un bâtiment avec une jeune femme, menacé par des avions et chasseurs.

 


Un autre genre s’intéresse de près à la peur : le thriller. C’est Alfred Hitchcock, le maître du suspense, qui en est la figure la plus connue. Dès 10 ans, avec Mais qui a tué Harry ? (1955) et La Mort aux trousses (1959), vous pourrez plonger dans des crimes sordides et des enquêtes haletantes. Les animateurs du studio Aardman ont d’ailleurs su sublimer l’art de l’angoisse dans Rasé de près (Nick Park, 1995) avec un chien psychopathe et Un mauvais pantalon (Nick Park, 1993) avec un locataire bien étrange. Dès les premières minutes, le pingouin ne plaît pas à Gromit mais le spectateur suspecte sa jalousie. Il entame alors une enquête de haut vol pour révéler son plan machiavélique. Musique inquiétante, plans fixes sous l’orage et espionnage du palmipède font monter la tension jusqu’à la découverte de l’affiche « Poulet recherché ».

  


Mais la peur n’est pas présente que dans l’horreur et le thriller : elle peut se cacher partout ! Ancrée dans un quotidien plus ordinaire, elle surprend tout autant. Dans La Ruée vers l’or (Charlie Chaplin, 1925), Charlot est poursuivi par un homme affamé qui le prend pour un poulet. Dans Toy Story 3 (Lee Unkrich, 2010), un ourson en peluche maléfique met Woody et ses camarades en grand danger. Paddy et ses amis (Paddy la petite souris, Linda Hambäck, 2017) frissonnent d’effroi en pensant à la Renarde qui vit dans leur forêt. 

Incarner la peur

Le visage de la peur : le Méchant

Outre le fait d’évoluer dans un environnement souvent effrayant, le héros fait face à un personnage incarnant le Mal, à l’apparence souvent terrifiante, opposant souvent nécessaire au spectateur pour s’identifier au protagoniste. La psychologue Virginie Martin-Lavaud explique que « le Méchant est un objet énigmatique qui humanise l'agressivité, l'incarne. Cette figure propose une mise en forme des pulsions qui parcourent naturellement l'enfant. »[3] C’est aussi pour cette raison que les anti-héros, plus complexes à comprendre, sont rares dans le cinéma jeune public. Déjà dans les contes de Grimm, Perrault et Andersen, qu’il soit humain ou animal, le Méchant incarne la peur de l’inconnu et de l’Autre. Il s’agit souvent d’un personnage tyrannique, avide de pouvoir, comme on en trouve dans Phantom Boy (Alain Gagnol, Jean-Loup Felicioli, 2015), Tito et les oiseaux ou Le Peuple Loup (Tom Moore, 2020). Tous veulent restreindre les libertés en détruisant ce qui les entourent afin de dominer. C’est d’ailleurs ce que raconte La Ferme des animaux (John Halas, Joy Batchelor, 2003), adaptation animée de la célèbre dystopie de George Orwell.

Pour les films du studio Disney, le Méchant est souvent extrêmement malveillant et surtout solitaire. Séducteur, il aborde le.la héro.ïne comme une proie afin d’accomplir ses sombres desseins. Maléfique (La Belle au bois dormant, Clyde Geronimi, 1959), Ursula (La Petite Sirène, Ron Clements, John Musker, 1989), Scar (Le Roi lion, Rob Minkoff, Rogers Allers, 1994), Radcliffe (Pocahontas, Eric Goldberg, Mike Gabriel, 1995) incarnent à eux seuls le Mal que doivent combattre les protagonistes. Le Bien et le Mal sont d’ailleurs incarnés par le combat de métamorphoses entre Merlin et Madame Mim, deux êtres magiques, dans Merlin l’enchanteur. En cela, Pinocchio (Hamilton Luske, 1940) est d’ailleurs novateur car on y rencontre plusieurs méchants (le chat, le renard, le montreur de marionnettes) et le cauchemar s’incarne dans un être non-anthropomorphe : la baleine. De même, dans Alice au pays des merveilles (Clyde Geronimi, Wilfred Jackson, Hamilton Luske, 1951), les personnages rencontrés sont plus ambivalents : le Chat du Cheshire, le Lièvre de Mars et le Chapelier fou et évidemment la Reine de Cœur.

Dans les productions des studios Ghibli et dans les films d’Hayao Miyazaki, les personnages sont moins manichéens que dans les films de Disney : ils ont tous une part de lumière et d’ombre en eux. Et c’est ce qui les rend d’autant plus effrayants parfois, qu’il s’agisse de Haku, du Sans-visage, de Yubaba et de sa sœur jumelle Zeniba dans Le Voyage de Chihiro (2001), de Hauru et la Sorcière des Landes dans Le Château ambulant (2004) ou de Fujimoto dans Ponyo sur la falaise (2008). C’est pourquoi Princesse Mononoké (1997) est sûrement le film de Miyazaki le plus abouti sur la peur : peur de l’Autre, de la Nature, des humains et des animaux, toutes y sont abordées.

Évidemment, la figure qui incarne le mieux la peur, c’est le monstre. Il est toujours de l’ordre de l’imaginaire comme le mime habilement la souris dans Le Gruffalo (Max Lang, Jakob Schuh, 2009) en évoquant sa grande mâchoire du Gruffalo, sa tête cornue et ses pics sur le dos ou le Gruffalo en créant la Grande Méchante Souris (Le Petit Gruffalo, Uwe Heidschötter, Johannes Weiland, 2011). 

  


La créature de la peur la plus connue est la créature de Frankenstein, être morcelé et recréé à partir de plusieurs corps. C’est elle qu’évoque Frankenweenie (Tim Burton, 2012), Frankenstein (James Whale, 1931), La Fiancée de Frankenstein (James Whale, 1935) ou encore Frankenstein Junior (Mel Brooks, 1974). A ses côtés, on trouve souvent nombre de vampires, squelettes et autres cadavres. Le loup-garou, évolution anthropomorphe du Grand Méchant Loup, effraie les villageois dans Bisclavret (Emilie Mercier, 2011) avec ses longues dents mais aussi avec ses longues oreilles dans Wallace et Gromit : le mystère du lapin-garou. Dans L’Histoire sans fin (Wolfgang Petersen, 1984), il est l’incarnation de la peur dans les contes et revêt l’apparence d’une bête aux yeux brillants, Gmork. La figure du double fait d’autant plus peur dans Coraline et Le Chant de la mer (Tomm Moore, 2014) car elle prend sa source dans le familier, le rassurant à travers les personnages des parents et grands-parents. Pour finir, la créature sort tout droit d’un cauchemar dans James et la pêche géante (Henry Selick, 1996) : un sombre nuage en forme de rhinocéros menaçant.

Vrai Méchant, faux Méchant : l’importance des apparences

La première rencontre est souvent trompeuse et, après un premier effroi, les protagonistes finissent parfois par devenir amis. Ernest découvre Célestine dans une poubelle (Ernest et Célestine, Benjamin Renner, Stéphane Aubier, Vincent Patar, 2012) et manque de la manger, terrorisant la courageuse petite souris pendant quelques secondes avant d’entamer de sérieuses négociations (« Tu peux pas me manger, c'est dans les contes que les ours mangent les souris, me dis pas que tu crois aux contes ? »). 

  


Le jeune Hogarth a aussi la frousse lorsqu’il croise le chemin du géant dans Le Géant de fer (Brad Bird, 1999). Et lorsque Shaun rencontre Lula, la petite extraterrestre (Shaun le mouton : la ferme contre-attaque, Will Becher, Richard Phelan, 2019), ils sont aussi effrayés l’un que l’autre, à l’image de la première rencontre dans E.T. l’extraterrestre (Steven Spielberg, 1982). D’ailleurs, l’alien est utilisé comme une figure effrayante dès Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès (1902) alors même qu’il est souvent sympathique.

Les monstres sont souvent victimes de leur apparence comme c’est le cas pour le gentil fantôme Laban (Laban le petit fantôme, Lasse Persson, Per Ahlin, 2006) qui a même peur du noir, du mignon lapin-garou de Wallace & Gromit : le mystère du lapin-garou, de l’adorable chien-mort-vivant de Frankenweenie et même de Shrek, le célèbre ogre vert (Shrek, Andrew Adamson, Vicky Jenson, 2001). C’est pourquoi Monstres pas si monstrueux (Julia Bueno, Cheng Li, 2012) entame une réflexion sur les monstres, les préjugés et la différence.

Par ailleurs, la méchanceté des monstres et autres méchants est le fruit de leurs propres peurs : Karaba (Kirikou et la sorcière, Michel Ocelot, 1998) souffre des violences commises par les hommes sur sa personne, Lotso (Toy Story 3), d’abandons consécutifs, et la Renarde (Paddy la petite souris) veut défendre ses renardeaux. C’est aussi pour cette raison que les méchants ne sont pas des cas désespérés : ils peuvent aussi faire le bien. Dans La Saint Festin (Léo Marchand, Anne-Laure Daffis, 2007), l’ogre évolue positivement, tout comme les trois brigands. Et le loup d’Un conte peut en cacher un autre quitte la maison du Petit Chaperon rouge après avoir raconté une histoire à ses enfants.

Et même les personnages qui font tout pour faire peur ont quelques ratés. Le renard du Grand Méchant Renard et autres contes (Benjamin Renner, Patrick Imbert, 2018) a peur du loup (et même de la poule). Marguerite (Petit Vampire, Joann Sfar, 2020) éclate en sanglots car les histoires finissent toujours mal pour les monstres. Sully et Bob ont peur des enfants alors que leur travail est de les effrayer (Monstres et compagnie). Le renard, le hibou et le serpent, dangereux prédateurs, sont effrayés face à la description que fait la souris du Gruffalo. Et c’est ensuite au tour du Gruffalo, berné par la prose du rongeur, d’être effrayé par ce dernier qui menace de le dévorer tout cru. Il transmettra ensuite cette crainte sous le nom de la Grande Méchante Souris à son fils dans Le Petit Gruffalo qui ignore qu’il effraie lui-même les autres animaux qu’il rencontre sur son passage. 

 

Vivre et vaincre la peur

Un cheminement initiatique

C’est en dépassant ses peurs que le personnage s’ouvre à la liberté, tout comme le jeune spectateur. Grandir est une histoire de découverte(s). En prenant leur courage à deux mains, la souris de La Queue de la souris (Benjamin Renner, 2008) se rebelle contre le gros félin qui la terrorise, le petit oiseau de La Peur de voler (Conor Finnegan, 2012) affronte sa crainte et Nemo (Le Monde de Nemo, Andrew Stanton, 2003) retrouve seul son chemin. Certain·e·s héro·ïne·s n’ont d’ailleurs pas peur du tout comme Tiffany, la petite orpheline des Trois brigands, ou Kirikou.

Ainsi, le récit prend souvent la forme d’un cheminement initiatique. Azur et Asmar (Michel Ocelot, 2006), Le Hérisson dans le brouillard (Iouri Norstein, 1975) et Cœur fondant (Benoît Chieux, 2019) sont porteurs du même message : surmonter sa peur, c’est grandir. Chihiro apprend à survivre dans un monde peuplé de créatures effrayantes pour sauver ses parents dans Le Voyage de Chihiro et Max affronte sa peur de grandir en rencontrant les Maximonstres, incarnations de ses émotions fortes refoulées dans Max et les Maximonstres (Spike Jonze, 2009).

Détourner la peur

En déconstruisant les apparences et les préjugés, les personnages réussissent à vaincre leurs peurs. La peur de l’Autre pousse les Draags et les Oms à une guerre fratricide dans La Planète sauvage (René Laloux, 1973). En arrivant de l’autre côté de l’océan, Azur (Azur et Asmar), après avoir été rejeté à cause de superstitions sur ses grands yeux bleus, garde les yeux fermés, refusant de regarder ce monde laid qui le rejette. Azur, tout comme ses opposants, est guidé par la peur. Et pourtant, il finit par comprendre et rouvrir les yeux. Dans Cœur fondant, la petite taupe myope ne se fie pas aux apparences et traverse la forêt malgré la menace d’un monstre qui se révèle très gentil. Dans L’Arbre à grosse voix (Anaïs Sorrentino, Arnaud Demuynck, 2017), ce qui fait peur n’est pas toujours dangereux comme l’apprennent les malheureux animaux effrayés à leurs dépens.

C’est pourquoi les personnages et les films s’emploient à détourner la peur. Dans Le Petit Gruffalo et Le Gruffalo, la souris fait fuir ses nombreux prédateurs en leur faisant croire qu’elle est amie avec le Gruffalo puis en effrayant la bête par la ruse. La parodie permet aussi d’envisager la peur sous l’angle de la comédie avec les monstres effrayés de Monstres et cie, les vampires farfelus du Bal des Vampires (Roman Polanski, 1967) ou encore les morts-vivants hauts en couleurs de Beetlejuice (Tim Burton, 1988). 

Une discussion nécessaire

Le cinéma permet aux angoisses de prendre forme puis de les apprivoiser en les extériorisant, en les partageant... Chaque enfant étant différent et ayant sa propre sensibilité, ce qui est nouveau fait souvent peur et ce qui peut faire peur à l’un ne le fera pas à l’autre. Le fait de voir et de revoir, même si cela fait peur, permet de s’approprier l’histoire et de lutter contre la peur. Pour Serge Tisseron, pédopsychiatre spécialiste de l’image, « l'important, c’est l’accompagnement. Il faut toujours prévoir un amont et un aval. »[4]

Et si on se regardait un thriller ? Même pas peur !



Conseils de lecture...

...pour parler de la peur

- Le Grand livre de la peur, Thierry Dedieu, Saltimbanque (2+)
- Le livre qui a peur, Cédric Ramadier & Vincent Bourgeau, L’école des loisirs (2+)
- La couleur des émotions, Anna Llenas, Quatre Fleuves (3+)
- La peur au cinéma, Emmanuel Siety, Actes Sud Junior (7+)

…pour rencontrer de drôles de monstres et d’étranges créatures
- Cornebidouille, Pierre Bertrand, L’école des loisirs (3+)
- Comment ratatiner les monstres ?, Catherine Leblanc & Roland Garrigue, Glénat (4+)
- Les trois brigands, Tomi Ungerer, L’école de loisirs (4+)
- Le Monstre poilu, Henriette Bichonnier & Pef, Gallimard jeunesse (5+)
- Les musiciens de Brême, Fanny Dreyer d’après le conte des frères Grimm, La Joie de Lire (5+)
- Le temps des mitaines, Loïc Clément et Anne Montel, Dargaud (8+)
- L’île du crâne, Anthony Horowitz, Le Livre de poche jeunesse (8+)
- Harry Potter à l’école des sorciers, J.K. Rowling, Gallimard Jeunesse (8+)

… pour les parents, pour comprendre les images et les peurs des enfants :
- Les bienfaits de l’image, Serge Tisseron, Ed. Odile Jacob
- 3-6-9-12, Apprivoiser les écrans et grandir, Serge Tisseron, Ed. Erès
- Apprivoiser les écrans avec Serge Tisseron : https://guide.benshi.fr/news/savoir-apprivoiser-les-ecrans-entretien-avec-serge-tisseron/161

Pour plus de conseils lecture sur le cinéma : https://guide.benshi.fr/news/le-salon-du-livre-et-de-la-presse-jeunesse/138 

Pour aller plus loin sur le chemin de la peur, c’est parti pour le parcours Benshi Grands frissons.



[1] https://www.actualitte.com/article/monde-edition/tomi-ungerer-le-brigand-je-dis-les-choses-en-tort-et-de-travers/88188 
[2] https://www.lexpress.fr/styles/enfant/dans-les-dessins-animes-la-peur-est-une-emotion-constructive-pour-l-enfant_1974581.html 
[3] https://www.lexpress.fr/styles/enfant/dans-les-dessins-animes-la-peur-est-une-emotion-constructive-pour-l-enfant_1974581.html 
[4] https://www.geo.fr/environnement/serge-tisseron-au-cinema-l-important-c-est-l-accompagnement-des-enfants-163109 à toute séance de cinéma