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Bugs Bunny, Mickey & compagnie : les cartoons, des dessins animés à l’américaine

Rédigée par Manon Koken

A l’occasion de la programmation On se fait un cartoon ?, Manon Koken, rédactrice pour Benshi, vous fait découvrir l’histoire des cartoons, ses créateurs et ses personnages. Médiatrice culturelle jeune public, elle a travaillé dans plusieurs salles de cinéma (le Studio des Ursulines à Paris, l’Eldorado à Dijon) et développe aujourd’hui des ateliers jeune public pour les écoles et structures culturelles. Également rédactrice pour Benshi et les Editions du maïs soufflé, elle aime partager son amour du cinéma à l’écrit. Amatrice de festivals et de découvertes, elle couvre régulièrement l’actualité du 7ᶱ Art sur son site de critique, Phantasmagory

Introduction

A l’origine, ces dessins animés sont des adaptations de bandes dessinées ou de caricatures de presse issues de journaux : les cartoons. C’est pour cela qu’aux Etats-Unis, ils sont appelés animated cartoons ou, plus familièrement, toons (terme qui désigne aussi les personnages). Tout particulièrement destinés au grand public, les cartoons sont des comédies populaires qui fleurissent sur le grand écran dès la fin des années 20. Leurs héros et héroïnes sont presque toujours des animaux anthropomorphes à grands yeux (ils ont une apparence quasiment humaine) : Mickey est une souris, Flip une grenouille et Bugs un lapin. Le style du dessin est souvent simple. Le grand animateur Walt Disney crée d’ailleurs une école pour former ses futurs animateurs. Le métier évolue rapidement et, avec lui, chaque dessinateur a son rôle : certains dessinent les poses principales des personnages (feuille de modèle ou model sheet) tandis que d’autres font les mouvements intermédiaires (intervallistes), l’encrage, la colorisation… Cela permet de produire un grand nombre d’épisodes en peu de temps car la concurrence est rude ! Bien qu’à l’origine ils soient diffusés dans les salles de cinéma en avant-programme, les cartoons conquièrent rapidement la télévision, d’où la création d’épisodes courts et de séries (Merrie Melodies, Silly Symphonies, etc).

Quelques mots sur l’histoire du cartoon

Le cartoon connaît son âge d’or des années 1930 à 1940. En 1927, avec Le Chanteur de jazz (Alan Crosland), le son fait irruption dans les films et le cinéma devient alors parlant. Alors que certains réalisateurs de films d’animation s’y intéressaient déjà, les grands studios voient, eux aussi, une manne de créativité dans l'interaction entre l’image et le son. Ils mettent alors en avant leur catalogue musical à travers des cartoons construits à partir de morceaux. En 1930, Walt Disney est le premier à en faire l’expérience avec ses Silly Symphonies, donnant lieu à de beaux épisodes de comédie musicale animée. Mais les studios Warner s’y mettent peu de temps après en inventant les Merrie Melodies un an plus tard (Merrie Melodies : Les Trois Petits Cochons). 

Dans les années 1930, la concurrence est rude dans le milieu de l’animation. Disney fait face à Warner mais également aux frères Fleischer, les inventeurs de Popeye, le marin très costaud. Les séries fleurissent avec de grands noms d’animateurs liés à des studios : William Hanna et Joseph Barbera (MGM), Tex Avery (Warner puis MGM), Chuck Jones (Warner)... Les toons se multiplient, toujours plus nombreux. Au même moment, au Canada, l’animation devient plus indépendante avec la création de l’Office National du Film du Canada (ONF) en 1939 et la création de son secteur Animation en 1942. Des réalisateurs et réalisatrices internationaux développent leurs techniques et inventent des dessins animés inédits et originaux. 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que les forces américaines prennent part aux combats, le cartoon sert à la propagande (utiliser les moyens d’informations pour diffuser une idée et influencer le public). Donald Duck joue dans Le Visage du Führer (Jack Kinney, 1943) où il parodie un citoyen de l’Allemagne nazie. L’histoire américaine se mêle de plus en plus aux aventures des toons, offrant différents niveaux de lecture au spectateur.

Des héros très populaires

Initialement muets, les héros des cartoons sont les dignes héritiers des rois du burlesque. Comme Charlie Chaplin, ils se jouent des codes de la réalité et se retrouvent dans des situations périlleuses, bien malgré eux. Imitant Buster Keaton, ils font mille et une acrobaties et chutes pour satisfaire le spectateur de gags hilarants, le tout en musique. A la manière de Laurel & Hardy, ils fonctionnent souvent en duo, tantôt amis, tantôt ennemis. Jouant des duels et courses-poursuites à l’infini, Bip Bip et Coyote, Tom et Jerry, Titi et Grosminet et tant d’autres sont des « meilleurs ennemis » mémorables. Bien que ces personnages n’aient pas de pouvoirs magiques, ils défient les lois du réel (la pesanteur, notamment) pour développer leur potentiel comique. S’inspirant des fables, ils offrent une leçon (la morale) aux jeunes et moins jeunes spectateurs à chaque fin d’épisode. 

  


Nombreux sont ceux qui singent Hollywood et le cinéma de l’époque. Félix le Chat rencontre Charlie Chaplin, Douglas Fairbanks et André Turpin dans Félix à Hollywood (Otto Messner, 1923). Dans Un lapin pour dîner (Fritz Freleng, 1942), Bugs Bunny imite Rintintin, le célèbre chien-acteur, avant de faire un clin d'œil à une émission radio américaine très connue puis de réclamer un César (“Oscar” dans la version originale), l’une des plus importantes récompenses du cinéma français, pour son jeu. Et dans ses aventures, Flip la Grenouille fait de nombreuses références à des scènes que l’on peut retrouver dans les films de Fatty Arbuckle et Buster Keaton.

Félix le chat, le plus populaire des héros de cartoons avant la naissance de Mickey, fait son apparition en 1919. C’est la première star mondiale de l’animation et il est aussi le premier à avoir sa gamme de produits dérivés. Presque dix ans plus tard, c’est au tour de Mickey Mouse de défrayer la chronique. Les spectateurs le découvrent le 18 novembre 1928 dans Steamboat Willie, l’un des premiers dessins animés sonores. Il est à la pointe de la modernité ! C’est un franc succès et son créateur, Walt Disney, décide ainsi de poursuivre les aventures de sa célèbre souris tout en réalisant son premier long métrage : Blanche-Neige et les sept nains (1937). C’est de cette manière qu’il devient la figure de référence du dessin animé. La même année, Flip la Grenouille (Flip the Frog en version originale) naît sous le crayon d’Ub Iwerks, un ancien collègue et ami de Walt Disney ayant quitté le studio suite à un différend. Entre 1930 et 1933, Flip a droit à 38 épisodes distribués par la grande société Metro-Goldwyn-Mayer (MGM), qui a créé son propre studio de cartoons, motivée par le succès de Disney (qui lui refuse ses films). 

  


Les années 1930 voient également la naissance de la joyeuse bande des Looney Tunes, variation, elle aussi musicale, des Silly Symphonies de Disney par la Warner. Dès 1929, la série est créée autour des aventures de Buddy. Mais elle s'enrichit rapidement de nouveaux personnages : Porky Pig (Fritz Freleng, 1935), Daffy Duck (Tex Avery, 1937), Elmer Fudd (Chuck Jones, 1940), Marvin le Martien (Chuck Jones, 1948), Bip Bip & Vil Coyote (Chuck Jones, 1949), Speedy Gonzales la petite souris mexicaine au sombrero (Robert McKimson, 1953) et Taz le Diable de Tasmanie (Robert McKimson, 1954). Titi le canari naît en 1942 et est rapidement rejoint par Sylvestre le Chat, dit « Grosminet », en 1945. En parallèle, Droopy et Ralph le Loup et Sam le Chien ont leurs propres aventures. Une sacrément grande famille de toons à la Warner ! En 1940, Tex Avery fait de Bugs Bunny (Un lapin pour dîner) une véritable star dans Un chasseur sachant chasser, après sa rapide apparition dans Porky et le Lapin malin (1938). Il devient rapidement le représentant des toons et l’égérie de la Warner. La même année, Woody Woodpecker laisse libre cours à sa folie douce dans Knock Knock (Walter Lantz, 1940). 

 


De son côté, le studio Hanna-Barbera Productions fait preuve d’une grande inventivité. Depuis 1940, sous les coups de crayon de William Hanna et Joseph Barbera, Tom & Jerry jouaient au chat et à la souris à longueur de journée et Popeye dévorait des boîtes d’épinards depuis 1933. Mais, en 1967, alors que Warner Bros. Animation doit mettre la clef sous la porte pour quelques années, ses concurrents continuent leur bout de chemin avec les personnages d’Huckleberry Hound (1958), Augie Doggie et Doggie Daddy (1959), La Famille Pierrafeu (1960), Les Jetson (1962), la joyeuse troupe des Fous du Volant (1968), Scooby-Doo et Satanas et Diabolo (1969). 

   


Immortels, ces toons ont bercé l’enfance de nombreux enfants aujourd’hui devenus grands et sont encore très connus alors que les épisodes ne passent plus, ou très rarement, à la télévision. Pas si étonnant quand on voit leur nombre et surtout leur grande créativité !

De grandes figures de l’animation

Avec autant de toons à dessiner, il faut beaucoup de réalisateurs et animateurs. Alors, voici l’occasion de réaliser un petit portrait des plus fameux !

Walt Disney est sûrement le réalisateur de films d’animation le plus connu dans le monde entier. Aujourd’hui, c’est par les longs-métrages de son studio qu’il fait rêver les enfants, bien longtemps après sa disparition. Mais si Les 101 Dalmatiens, Bambi et Pinocchio sont si connus aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont été devancés par de nombreux cartoons avec des personnages tout aussi attachants. En 1920, avec Ub Iwerks, il fonde la société Iwerks-Disney Commercial Artists mais elle périclite rapidement. En 1923, son association avec Winkler et Mintz, qui possèdent Félix le Chat, pose les bases du futur Walt Disney Studio. Au fur et à mesure des années, Oswald le Lapin chanceux, Mickey Mouse, Donald Duck, Pluto et Pat Hibulaire enrichissent le studio de leurs aventures. 

Tex Avery est aux cartoons ce que Chaplin est au burlesque. Il se présente comme l’alternative à l’univers lisse et bienpensant de Disney, dont il se moque régulièrement dans ses films. Il travaille pour Warner de 1935 à 1941 puis à la Metro Goldwyn Meyer de 1942 à 1954. Il y invente la foule de personnages dont nous avons parlé plus tôt.  

Friz Freleng travaille dès les années 20 pour Disney puis rejoint Warner Bros. Il a notamment réalisé plusieurs aventures d’Alice pour Disney et est le créateur de la célèbre Panthère rose. 

Ub Iwerks est le co-créateur de la société Iwerks-Disney Studio en 1920, Ub Iwerks entame très tôt sa collaboration avec un certain Walt Disney. Le studio ne tient qu’un mois mais les deux animateurs continuent de travailler ensemble. Ils créent Oswald le Lapin chanceux mais aussi Mickey Mouse (dont Iwerks réalise le tout premier épisode, Plane Crazy (1928)). Malgré leur amitié très longue, Iwerks est toujours dans l’ombre de Disney (notamment parce que Disney interdit l’apparition du nom de ses animateurs au générique). Un jour, une dispute les divise et c’est la fin de leur collaboration. L’Iwerks Studio ouvre en 1930. 

Chuck Jones travaille pour les studios Warner Bros aux côtés de Tex Avery. Il est à l’origine de la création de nombreux personnages, notamment des séries Merrie Melodies et Looney Tunes : Bugs Bunny, Daffy Duck, Porky Pig… Anecdote rigolote : il fait une apparition dans Les Gremlins (Joe Dante, 1984) et c’est lui qui dirige la séquence animée dans Madame Doubtfire (Chris Columbus, 1993).

Grands concurrents de Walt Disney, les frères Dave et Max Fleischer créent les Fleischer studios en 1921 pour produire Betty Boop et Koko le clown. Max a également fait breveter la technique de la rotoscopie qui permet d’animer des personnages rapidement et à moindre coût en recopiant les contours d’acteurs filmés. 

Derniers arrivés dans le cartoon, William Hanna et Joseph Barbera fondent la Hanna-Barbera Productions en 1950. Extrêmement productifs, ils inventent une foule de personnages pour la télévision dont Les Pierrafeu, Tom & Jerry ou Scooby-Doo mais également d’autres séries animées qui ont un succès mondial et qui continuent d’être adaptées aujourd’hui : La Famille Addams, Lucky Luke, Olive et Mimosa, Les Schtroumpfs ou encore Capitaine Planète. 

Des héritiers du cartoon ?

Et alors, aujourd’hui, que reste-t-il des cartoons ? Alors que les grands studios de cartoons n’existent plus ou se sont tournés vers le long métrage, certaines chaînes de télévision ont tenu à conserver cet héritage américain. La célèbre Cartoon Network réveille l’intérêt pour ce format satirique au début des années 1990 avec des séries qui font l’image de la chaîne comme Le Laboratoire de Dexter, Les Supers Nanas, Courage, le chien froussard, Johnny Bravo ou Adventure Time. 

Certains réalisateurs dessins animés ont tenté de conserver la joyeuse folie des toons avec des formes d’animation parfois un peu différentes. En France, Oggy et les cafards reprend les mythiques courses-poursuites des héros de Tex Avery à la télévision et les inventifs Vincent Patar et Stéphane Aubier développent des aventures farfelues pour Pic Pic et André ou les héros de Panique tous courts au cinéma.