ENTRETIENS

Entretien avec Joann Sfar

Rédigée par Benshi

Benshi a eu la chance d'échanger avec Joann Sfar, réalisateur du Chat du Rabbin et de Petit Vampire, son nouveau long métrage animé qui sort au cinéma le 21 octobre.

Découvrez notre entretien avec lui pour en savoir plus sur l'univers de Petit Vampire et son adaptation au cinéma !


Comment est née l’envie d’adapter Petit Vampire au cinéma ? Qu’a apporté votre travail sur le film à l’univers de Petit Vampire ?

Petit Vampire est une série de bandes dessinées que j’ai écrite et illustrée, publiée aux Editions Delcourt de 1999 à 2005. C’est ensuite devenu une série pour la télévision, il y a une vingtaine d’années. Depuis, j’ai eu la chance de réaliser un long métrage animé qui s’appelle Le Chat du Rabbin, sorti en 2011. Puis j’ai réfléchi à un nouveau projet pour le cinéma, et j’ai eu envie d’adapter Petit Vampire. Le Chat du Rabbin s’adressait aux familles et aux grandes personnes, et j’ai eu envie de réaliser un vrai long métrage pour enfants qui s’adresse au même public que les films de Miyazaki ou de Pixar. Mais à ma façon, avec mes souvenirs d’enfance, mes souvenirs de la ville d’Antibes et du sud de la France. En somme, avec mes rêves d’enfant. 

Les histoires des albums et de la série étaient toujours très brèves et tenaient sur l’humour, la surprise, et la joie de voir des monstres. Avec un long métrage qui dure une heure et demie, on va plus loin dans l’émotion des personnages et dans l’écriture de leur destin. Ce qu’on apprécie dans un Miyazaki ou un Pixar (ce sont mes deux modèles), c’est le fait de toucher à des choses essentielles des personnages, qui rappellent nos vraies vies. J’ai dû me demander quelles étaient les véritables histoires de Michel et de Petit Vampire : d’où ils venaient, comment ils en sont arrivés là et pourquoi ils vont devenir amis. Cela m’a amené à faire une sorte de psychanalyse. Quand on écrit avec Sandrina Jardel, ma scénariste, on essaye de travailler en ayant en tête ce qui pourrait nous émouvoir. Le travail sur le film m’a permis de faire un retour sur mon enfance. J’ai toujours été persuadé que j’étais Michel, parce qu’il a perdu ses parents et j’ai moi-même perdu ma maman quand j’étais petit. Il y a beaucoup d’aspects de Petit Vampire qui venaient aussi de mon enfance. Petit Vampire n’est pas seulement un petit monstre, c’est un enfant surprotégé, à qui on interdit de sortir de la maison, à qui on dit que tout est dangereux. Le récit de Petit Vampire est l’histoire de deux enfants, qui vont apprendre à désobéir à leurs parents pour prendre en main leur propre destin. L’un va prendre le risque de sortir, voir où est le problème et essayer de le régler ; et l’autre va apprendre à apprivoiser sa propre histoire grâce à son nouvel ami mort-vivant, celle d’avoir des parents qui lui manquent. 

Pourquoi avez-vous décidé de montrer Petit Vampire avant sa transformation au début du film ? Est-ce justement pour que l’on cerne la psychologie des personnages ?

Il y a deux prises de risque sur ce film. Tout d’abord, j’ai choisi d’inventer un destin à Petit Vampire alors que c’est un personnage qu’on prend toujours au milieu de son histoire. Cela me semblait nécessaire pour comprendre d’où vient Petit Vampire et pourquoi ses parents ont peur de tout, mais aussi pour comprendre le destin du Gibbous. L’autre prise de risque était plus compliquée : j’ai été obligé de trouver des voix actuelles pour les personnages. Je sais que les personnes qui connaissent la série télé ont pu être déçues, car ce ne sont pas les voix qu’ils ont l’habitude d’associer aux personnages. J’espère qu’en voyant le film, ces personnes vont s’apercevoir que les choix concernant les voix sont cohérents.

Les personnages ont tous des voix uniques et remarquables qui traduisent leur personnalité (accent, voix aigüe, voix grave…). Aviez déjà ces voix en tête lorsque vous écriviez les bandes dessinées ?

J’ai grandi dans le sud de la France où il y a beaucoup d’accents et de parlers très caractérisés et très différents. Dans ma famille, il y avait des accents d’Europe de l’Est, d’Algérie, de Nice… J’ai besoin de mélanger toutes ces façons de parler pour rendre visibles ces accents et ces manières de parler le français et pour caractériser les personnages et faire en sorte que leur voix reflète au mieux qui ils sont. Par exemple, Fantomate est un grand râleur et sa voix traduit ce trait de personnalité. Avant de passer à l’animation, les comédiens apportent des propositions de voix à chaque personnage, qui sont ensuite retravaillées tout le long du film. La comédie est pour moi totalement centrale. Tout ce qui est montré à l'écran, je voudrais qu'il soit possible de le montrer sur une scène de théâtre. Même si bien sûr le film est bien plus spectaculaire : on ne pourrait pas représenter si facilement des bateaux qui volent au théâtre... Mais à la base de tout ce travail, il y a la voix des comédiens. 

Avant de passer à l’animation, les comédiens sont venus jouer le film et enregistrer les voix, puis d’autres comédiens sont venus apporter les voix définitives sur l’animation. Il y a donc eu deux escouades de comédiens qui ont travaillé sur ce film. 

Mon directeur de casting et moi nous posons beaucoup de questions avant de savoir qui va jouer quel personnage. En effet, il faut non seulement que la voix nous plaise et que le jeu soit formidable, mais il faut aussi que les comédiens s’accordent et forment un bon ensemble. Trouver des voix qui vont bien ensemble est peut-être un des aspects les plus difficile lorsqu’on travaille sur un dessin-animé. Il faut des voix qui soient assez riches, qui puissent aller à la fois dans l’émotion, dans le rire dans l’aventure. J’ai voulu qu’il y ait de tout dans Petit Vampire : des relations émouvantes et intimes, de l’action… comme dans un Spielberg ! 

Pouvez-vous nous parler du méchant, le Gibbous, qui est un personnage important dont le passé nous est dévoilé. Grâce à son histoire, on comprend comment il en est venu à devenir méchant. Comment avez-vous créé ce monstre ?

Je n’ai pas créé le Gibbous, c’est un personnage de la tradition niçoise. Dans les chansons traditionnelles, il y a « la chanson du Gibbous », qui veut dire « le bossu » en niçois. Le Gibbous a donné l’expression « la lune gibbeuse ». J’en ai fait un personnage à tête de lune et un méchant qui apparaît déjà dans mes bandes-dessinées et dans la série télé Petit Vampire. Dans le long métrage, il intervient encore autrement. C’est une manière aussi de travailler sur la notion de consentement. Le consentement dans les relations amoureuses mais aussi amicales, sociales… Il y a d’un côté l’histoire de Michel et de Petit Vampire qui est une histoire d’amitié et de l’autre le Gibbous, qui n’arrivera à rien tant qu’il n’aura pas appris à respecter la volonté des autres. J’essaye d’aborder ce sujet sans faire la morale. C’est un sujet qui selon moi doit être abordé et expliqué dès l’enfance.

On est effectivement loin d’un film manichéen et on peut même, à certains moments, trouver le Gibbous presque attachant.

Effectivement, on essaye de comprendre pourquoi il agit comme ça. Quand on écrit un personnage, c’est difficile de le considérer comme méchant. Il peut être nuisible, il peut faire du mal aux autres mais on se questionne sur ses motivations (pourquoi il fait ça ? qu’est-ce qu’il veut ?). Pour moi, plus un personnage est méchant, plus j’ai envie de comprendre comment il fonctionne. Le film est un peu la rédemption du Gibbous.

Pouvez-vous nous parler de Pandora, qui incarne la figure maternelle dans Petit Vampire ?

J’ai construit mes personnages avec des figures emblématiques du cinéma fantastique et du cinéma d’horreur. Le personnage de Pandora est pratiquement une synthèse de toutes les Vampirella qu’on a vues depuis Tod Browning et dans tous les films de vampires. Elle a une fonction particulière avec le capitaine des morts dans mes bandes dessinées. En effet, ils me permettent de dédramatiser la vie des parents pour le jeune public. Je ne loupe jamais une occasion de montrer les discussions entre le papa et la maman. Je n’ai pas pu le développer particulièrement dans le film mais dans les divers ouvrages que j’ai réalisés sur Petit Vampire, on en sait davantage sur leur vie conjugale et leurs problèmes. J’aime aborder des sujets qui sont peu explorés dans la littérature jeunesse, et j’ai toujours à cœur de m’adresser également aux parents. Ce sont eux qui lisent les histoires à leurs enfants ou qui les emmènent au cinéma. Le Capitaine et Madame Pandora sont aussi là pour que les parents puissent s’identifier. Tout le paradoxe de Pandora, c’est qu’elle est pratiquement un cliché des pin-up de cinéma des années 50, mais j’ai essayé dans la voix et dans le jeu d’acteur de raconter tout autre chose. C’est pour cette raison que j’ai voulu travailler avec Camille Cotin qui a joué l’inverse d’une femme-objet des années 50. Pandora est totalement consciente de son pouvoir de décision et d’action, et le vrai capitaine de la famille, c’est elle en réalité.

Le combat féministe que l’on évoque en ce moment m’intéresse énormément, car la société en demande beaucoup aux femmes. On leur demande à la fois d’être parfaite sur le plan politique, parfaite sur le plan amoureux, parfaite quand elles ont une famille… Donc ça m’intéresse de montrer Pandora dans cette situation-là. À première vue, son personnage ne laisse pas présager de toutes les facettes de son identité. D’autant que son mari est complètement zinzin ! C’est un type génial mais qui a du vide dans la tête. Il faut donc bien qu’il y ait quelqu’un qui prenne les choses en main et dans cette histoire, c’est elle.

Un autre personnage féminin m’intéresse beaucoup dans Petit Vampire : c’est la figure de proue, qui est une manière de tordre le cou à toutes les Belles au bois dormant des films classiques. En effet, elle ne va pas se contenter d’être inerte et de se laisser embrasser pour être réveillée, elle est moteur de l’action et décisionnaire dans plusieurs situations. Elle change le sens du récit d’aventures classique car le navire devient presque plus puissant que le capitaine.

Je travaille toujours en pensant à tous mes spectateurs et spectatrices et je mesure le rôle symbolique que peut avoir chaque personnage, surtout dans un conte. Je fais très attention à ce que font les uns les autres dans leurs gestes car ce sont des détails qui ne sont plus du tout anodins aujourd’hui. 

Quels films ont fait partie de vos sources d’inspiration ?  

Il y en a eu tant… Madame Pandora vient d’un film qui s’appelle Pandora, avec Ava Gardner. C’est l’histoire d’une femme qui donne sa vie pour un capitaine. C’est une histoire torturée, tragique et très belle qui m’a marqué. Dans les films de vampires, j’ai également été marqué par Nosferatu de Murnau, qui est un film muet et très poétique. 

Quels films ont marqué votre enfance ? 

Il y en a plusieurs, mais je citerais Peter Pan de Walt Disney. Il y a une grande influence de Peter Pan dans Petit Vampire. Ce personnage qui vient par la fenêtre qui vous emmène dans le monde des rêves…

Je citerais également un autre film que j’ai vu adolescent : Les Aventures du Baron de Münchhausen de Terry Gilliam. C’est un récit sur le rêve, sur le mensonge et le conte. Je crois que le capitaine des morts est totalement inspiré du baron de Münchhausen. 

Quelques mots sur vos projets à venir ? 

J’écris beaucoup de livres adultes mais depuis quelques mois je travaille essentiellement pour la jeunesse.   

J’écris actuellement une nouvelle série aux éditions Gallimard que les enfants peuvent lire : La Chanson de Renart, qui se passe au Moyen Âge avec un renard comme héros. 

En plus des bandes dessinées, je travaille sur des romans illustrés de Petit Vampire avec L’Ecole des loisirs, que j’écris et dessine moi-même et qui m’amusent beaucoup. Le premier devrait sortir au mois d'octobre. 

Pour finir, le dixième tome du Chat du Rabbin sort au mois d’octobre, et vient clôturer la fin d’un cycle du chat. 


Petit Vampire de Joann Sfar
Sortie en salle le 21 octobre 2020