ENTRETIENS

Nina et le secret du hérisson : entretien avec Jean-Loup Felicioli et Alain Gagnol

Rédigée par Benshi

À l'occasion de la sortie de Nina et le secret du hérisson, Benshi vous propose de rencontrer les coréalisateurs du film, Jean-Loup Felicioli et Alain Gagnol !

Collaborateurs de longue date, ce duo complémentaire a précédemment réalisé plusieurs courts métrages (Les Tragédies minusculesLe Couloir) ainsi que deux longs métrages recommandés par Benshi, Une vie de chat (2010) et Phantom Boy (2015).

Avec Nina et le secret du hérisson, ils signent un troisième long métrage fidèle à leur style graphique singulier ainsi qu’à leur genre de prédilection : le polar.

 

Vous êtes coréalisateurs sur Nina et le secret du hérisson, comme pour vos précédents projets. Pouvez-vous nous expliquer quel a été le rôle de chacun sur le film ?

Jean-Loup Felicioli : Cela fait effectivement longtemps que nous travaillons ensemble, nous avons réalisé près de seize courts métrages et trois longs métrages. Alain s'occupe du scénario, et sur cette base je commence à faire quelques dessins, et on constitue un dossier. On a chacun notre spécialité. Je m'occupe du graphisme, et Alain s'occupe de l’histoire, puis on réalise à deux, c'est un vrai travail à quatre mains.

 

Comment est né le projet de Nina et le secret du hérisson ? Comment avez-vous imaginé cette histoire originale, à forte dimension sociale, mais racontée dans le contexte d’une enquête menée à hauteur d’enfants ?

Alain Gagnol : Nous avons pour ambition de faire des films qui puissent s'adresser à la fois aux petits et aux grands. Nous aimons le fait d’avoir plusieurs niveaux de lecture et de pouvoir parler de choses « sérieuses », ce qui nous permet de toucher tout le monde, puisque mettre en scène des enfants qui sont touchés par l'actualité et les problèmes de leurs parents correspond à une réalité. Pour l'écriture, c'est partie d'une idée que j'avais eue il y a très longtemps. Quand on écrit, on prend toujours des notes, on remplit des carnets avec des idées qui nous viennent. Et puis, de temps en temps, quand il y a une idée qui nous tient pendant des années et des années, elle ressurgit là où on s'y attend moins. Mon idée de départ était celle d’un enfant qui part au secours d'un adulte. À partir de là, j’ai déroulé l’histoire. Ça s’appelait Les Contes du Poulailler à l'époque, et c’était avec un renard. C'est finalement devenu Les Contes du hérisson, avec un hérisson !

 

Le hérisson tient d’ailleurs une place à part dans le film, il est la petite voix de Nina qui l’encourage et lui donne l’idée d’entrer dans l’usine. Était-il présent dès le début de l’écriture ?

Alain Gagnol : Non, il y a eu un petit temps de recherche. Je me suis demandé au début si l’animal ne serait pas une belette ou une fouine. Le hérisson s’est ensuite imposé parce qu'il a une identité graphique qui est très intéressante, avec sa silhouette ronde et piquante. Il est donc à la fois doux et en même temps, il faut faire attention quand on l’approche à ne pas se faire piquer ! C’était donc intéressant d'avoir un personnage qui puisse vite s'imposer graphiquement.

Jean-Loup Felicioli : On a d’ailleurs appris récemment que c'était aussi le symbole de l’enfance, et de l’insouciance !

 

Il permet également de faire avancer l’intrigue…

Alain Gagnol : Oui, ce qui est intéressant, c'est que le hérisson nous ouvre la porte vers ce qu’il se passe dans la tête de Nina. Il sort de son imaginaire : c'est elle qui se pose toutes ces questions, qui imagine des choses, et qui s’interroge sur ce qu’elle doit faire et ne pas faire. Ce genre de personnage, comme celui du hérisson, est donc particulièrement intéressant puisqu’il nous donne accès à l'intériorité d'un personnage.

 

Il s’agit de votre premier film numérique. Comment avez-vous travaillé sur l'animation ?

Jean-Loup Felicioli : Nous avons dû convaincre Alain de passer sur tablette parce qu'il travaillait sur papier, et n'avait pas du tout envie de changer pour l’ordinateur ! Il y a donc eu un petit temps un peu difficile pour lui, mais tout s'est bien passé ! Le passage du dessin sur papier à l'ordinateur se fait quand même assez facilement. On travaille sur une tablette graphique, avec un stylet, comme si on dessinait sur du papier. Il faut juste s'habituer au côté plastique.

 

Alain Gagnol : Nous avons travaillé avec une équipe composée d’animateurs plus ou moins expérimentés. Les plus anciens donnaient des méthodes aux plus jeunes en leur expliquant comment ils pouvaient gagner du temps sur certaines choses. Ce qui est bien avec les jeunes animateurs·trices, c'est qu'ils apportent beaucoup de motivation et d'énergie, ce qui donnait la pêche à tout le monde. Une communication s’est installée et différents regards ont été échangés sur le projet, c’était une très belle expérience.

 

Combien de temps avez-vous mis pour faire le film ?

Alain Gagnol : Un peu moins de trois ans. Avant, il y a toute une période qui a duré entre un an ou deux d'écriture de scénario et de recherche de financement. Une fois que le financement est trouvé, on lance la fabrication du film, qui a duré environ deux ans et demi. C’est à peu près le temps qu’on consacre à tous nos films.

 

Comme pour Une vie de chat, Nina et le secret du hérisson est un film à suspense, un film policier pour les enfants comme il y en a peu. D’où vient cette envie d’explorer ce genre pour les enfants ? Pensez-vous qu’il est trop peu exploré aujourd’hui dans les films jeunesse ?

Alain Gagnol : Nous ne nous sommes pas posé la question de cette façon, nous avons juste fait le film que nous avions envie de faire. C’est vrai qu’il y a peu de polars pour les enfants, et cela permet à nos films d'avoir une place un peu à part.

J’ai une inclinaison naturelle pour le polar. Une de mes grandes références est La Nuit du chasseur. J'ai tendance à m’orienter vers ce genre quand je travaille, que je le veuille ou non ! C’est amusant de pouvoir amener du suspense. Puisque même si on traite de sujets qui peuvent être un peu dramatiques, on veut quand même divertir les enfants, parce que le divertissement amène l'émotion et l'émotion amène l'empathie, c'est le sentiment qui permet de se lier aux personnages et donc de vraiment comprendre ce qui se passe sur un écran. Nous avons toujours l’ambition de proposer des sujets un peu plus sérieux, qu'on voit moins dans le cinéma pour les enfants. C’est important pour nous parce que nous avons une petite responsabilité lorsqu’on s'adresse à un jeune public : on participe à la formation de son goût. Les enfants vont baser leur cinématographie sur les premiers films qu'ils voient. Avec notre petite pierre, nous sommes impliqués et on se dit que c'est important que les jeunes voient des films un peu différents de ce qui est proposé ailleurs, mais toujours en privilégiant à la fois l'humour et le suspense, parce qu'on ne veut surtout pas donner de leçons.

 

Le film raconte l’histoire d’une amitié de deux personnages aux caractères opposés : Nina est déterminée et intrépide, Mehdi est réfléchi et plus peureux. Comment avez-vous travaillé ces deux personnages et leur amitié ? Aviez-vous la volonté d'avoir aussi une héroïne forte ?

Alain Gagnol : Dans Une vie de chat, l’héroïne était déjà une petite fille. Dans Phantom Boy, c'était un petit garçon, et là nous sommes revenus à une petite fille. C'est bien de jouer avec les stéréotypes, même si aujourd’hui les choses ont déjà bien changé. Ce qui était surtout intéressant pour nous, c'était d'avoir deux personnages qui ont des caractères complètement opposés, parce que ça crée de la comédie. Que ce soit le drame ou la comédie, les ressorts fonctionnent au conflit. Il faut des personnages qui créent des étincelles. Mehdi est amusant car il est tellement gentil et peureux qu'il fait n'importe quoi. Alors que Nina prend des risques fous, mais elle fait aussi n'importe quoi, à sa manière. Leur caractère opposé crée donc toujours des situations amusantes. Les voix participent aussi beaucoup à la réussite des personnages. Elles sont tellement belles qu’elle leur donne une vie propre, c'est fou.

 

Comment vous avez choisi les acteurs qui incarnent Mehdi et Nina ?

Jean-Loup Felicioli : Un casting était organisé, nous avons vu des acteurs avec tout un panel de voix et nous avons choisi avec le producteur, Alain et la directrice ducasting. Quand on a le choix, c'est toujours bien. On a vu tout de suite que c'était Loan qu'il nous fallait. C’était sa première fois au cinéma. On cherchait une voix qui soit douce, intrépide, avec du caractère et une belle énergie.

 

Quels sont les films qui ont marqué votre enfance ?

Alain Gagnol : Un de mes souvenirs les plus forts, c'est quand j'étais allé au cinéma avec mes parents, ils m'avaient emmené voir un James Bond, Moonraker, je crois. J’étais mort de trouille ! Petit, on prend tout au premier degré. Des gens étaient tués, mais c'était un James Bond, donc il n'y avait pas de sang. L'image m’a tout de même marqué. Ce qui est bien avec le cinéma, c'est d’expérimenter la peur. Dans nos films, nous essayons toujours de susciter le sentiment de peur, sans l’exagérer. Il ne s'agit pas de traumatiser des enfants, mais avoir peur en sécurité, c’est intéressant. On est tout le temps content de ressentir ce sentiment au cinéma. Il faut trouver le bon dosage.

Jean-Loup Felicioli : J’étais allé voir Il était une fois dans l'Ouest avec mes parents quand il est sorti et il m'avait particulièrement marqué.

Rédigée par Benshi